L'état des lieux en Europe: situation dans le rouge

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les scientifiques sont inquiets.

 

EN 2012, le Comité Scientifique technique et économique des Pêches (CSTEP/STECF) élabore L’Approche Ecosystémique de la Gestion des Pêches pour résoudre la grave crise de la pêche en Europe. Il s’agit de décrire l’état de la ressource et les impacts des flottes de pêche pour prévoir les conséquences de nos politiques de gestion dans leur globalité :

 

1.Décrire l’état de santé des stocks marins des 14 écosystèmes de l’Union Européenne:

 

=> Voir le cas du Golfe de Gascogne et de la Mer Celtique

 

 

=> Voir le cas des zones Ouest Ecosse/Irlande, Mer Irlandaise, Mer du Nord, Mer Celtique, Golfe de Gascogne et côtes ibérico-portugaises

 

2. Décrire l’impact environnemental et socio-économique de chaque flotte de pêche:

 

=> Découvrir la méthode détaillée par la New Economic Foundation pour le bar, page article 17 de la PCP

 

3. Valider un modèle éco systémique et bioéconomique pour simuler les politiques de gestion pour en mesurer les conséquences à la fois environnementales et socio-économiques :

 

=> Découvrir le modèle BEMEF proposé par la New Economic Foundation.

 

Le Golfe de Gascogne et la Mer Celtique surexploités depuis plus de 30 ans.

 

(Cet article tente de vulgariser la publication suivante : « Shifting baselines in European fisheries: The case of the Celtic Sea and Bay of Biscay » Sylvie Guénette, Didier Gascuel, Ocean & Coastal Management 70 (2012) 10-21)

 

L’état des stocks des poissons exploités qui vivent dans les eaux baignant toute la façade maritime française atlantique a été étudié de 1950 à 2008.

Cette étude ne concerne malheureusement pas le bar qui n’a pas la chance, fin 2015 d’être une espèce encadrée par les quotas.

 

L’apparente stabilité des débarquements qui est constatée est inquiétante au regard de la spectaculaire augmentation de la pression de pêche, et de la recherche permanente d’autres espèces, et d’autres zones de pêche.

Par exemple, on ne prend pas davantage de merlus que pendant l’entre deux guerre. Même constat pour la morue, l’espèce la plus surexploitée d’Europe et dont les représentants, comme ceux de11 autres espèces n’ont pas le temps d’atteindre la maturité sexuelle : même observation pour la plie, la sole, l’églefin ou le merlu, par exemple.

On prend deux fois moins d’araignées de mer malgré des longueurs de filets multipliées par 10, des maillages réduits de 160 mm à 110 mm, une saison de pêche élargie et de nouvelles zones de pêche.

Entre 1965 et 1975, les merlus débarqués en Espagne et en France mesuraient entre 5 et 10 cm. Finalement, une amende de 77,8 M€ a été payée par le contribuable français pour « défaut de respect de la taille légale » en 2005.

 

En étudiant les quantités de poissons capables de se reproduire (la biomasse B) et les mortalités F imposées par la pêche, les scientifiques démontrent que, dans la période 1984-2006 les stocks de morues, soles, plies, merlus et baudroies évoluent dans la zone rouge dangereuse où les stocks peuvent s’effondrer à tout instant.
 

Dans ce contexte catastrophique, tous les indices écosystémiques baissent :

 

-Les niveaux trophiques chutent de 1% tous les 10 ans.

-La taille des captures chute de façon spectaculaire : de 98 cm dans les années 50, on est passé à 66 cm dans les années 2000.

-L’index d’équilibre des Pêches baisse

-Les Production Primaires des Ecosystèmes baissent

-Le spectre trophique se dégrade : il ne reste plus que de petites espèces à moindre valeur trophique en bas des chaînes alimentaires

-Le CPUE ou Capture Par Unité d’Effort s’est effondré et s’il n’est pas encore quasi nul, c’est au prix d’une dramatique augmentation de l’effort de pêche, et de la rechercher de nouvelles espèces et de nouveaux espaces à exploiter.

Finalement, les sommes colossales (Benoît MESNIL, 2008) que le contribuable a généreusement injectées dans la pêche professionnelle auront seulement réussi à freiner à peine cette dégradation inéluctable qui constitue une vraie faillite.


 

Les auteurs concluent que « l’écosystème du Golfe de Gascogne et de la Mer Celtique montrent des signes d’usure certains à la fois parce que la plupart des stocks couramment suivis sont surexploités par la pêche et parce que la composition en espèces des prises débarquées a dramatiquement changé, traduisant une modification importante de l’écosystème à long terme ».


 

(Cet article tente de vulgariser la publication suivante : « Shifting baselines in European fisheries: The case of the Celtic Sea and Bay of Biscay » Sylvie Guénette, Didier Gascuel, Ocean & Coastal Management 70 (2012) 10-21)


Définitions rudimentaires des termes techniques :


 

1. La "Biomasse" est la masse des poissons en âge de se reproduire, à l’exclusion donc  des « juvéniles » qui devront donc attendre leur maturité sexuelle pour « être recrutés » dans cette biomasse.Elle dépend donc de l'état du stock considéré: on parle par exemple de Bmax ou de Bpa (precautionary approach).


 

2. La "mortalité F" due à la pêche (Fishing) se distingue de la mortalité naturelle M constatée dans le milieu sur lequel il ne s’exercerait aucune pression de pêche. La mortalité F est une donnée très variable dépendant des conditions dans lesquelles se déroulent les prélèvements liées à la pêche. Par exemple, on a pu parler de Fpa, la mortalité liée au principe de précaution (precautionary approach) pour décrire la limite à ne pas dépasser au-delà de laquelle le recrutement des juvéniles serait altéré du fait d’une baisse excessive de la biomasse B. On parle aussi de Fmax, la mortalité correspondant au rendement maximal vis-à-vis du recrutement. Citons aussi F0.1 dont la définition est graphique (pente d’une courbe). Etc. Ce sont des données beaucoup plus complexes qu’il n’y parait, des concepts dont l’immense difficulté est de les estimer correctement avant de les injecter dans les calculs…

 
 
 

3. Le "niveau trophique" d’une espèce est une cotation qui numérote le rang de l'espèce au sein de la chaîne alimentaire de l‘écosystème auquel elle appartient. Par définition, le score 1 est le score attribué au bas de l’échelle : dans les océans, il s’agit du « phytoplancton » (les algues marines microscopiques), l’équivalent des plantes vertes sur terre. Puis on incrémente de 1 unité et on attribue le score 2 au niveau suivant, le « zooplancton » qui se nourrit du « phytoplancton ». Puis le score 3 est attribué aux petits poissons (sprat, anchois, sardines) qui mangent le « zooplancton » et ainsi de suite. Et le score 4 est réservé aux prédateurs de ces petits poissons.

La réalité étant plus complexe (les organismes ayant des régimes alimentaires variés), le score n’est pas un nombre entier, loin s’en faut et des tables ont été publiées.

Par exemple, voici quelques exemples de « niveaux trophiques » :

Langouste : 2,60

Anchois européen : 3,11

Thon rouge: 4, 20

Thon Blanc: 4, 30

Morue atlantique: 4,42

Baudroie: 4,45

Ces scores vont bien sûr permettre …des calculs qui eux même livrent des conclusions pertinentes.

 

4. "L’index d’équilibre des Pêches FiB" est un petit outil mathématique récent (Pauly, 2005) qui tente de comparer les débarquements de l’année observée par rapport à ceux d’une année de référence en tenant compte de la composition trophique des pêches grâce à l'utilisation du niveau trophique moyen et (nouvelle notion) de l’efficacité trophique moyenne de l’ensemble des captures. En effet, comparer des tonnes à des tonnes, d’une année à l’autre est tout à fait réducteur et voué à l’échec, puisque qu’une tonne de crevettes ne représente pas une tonnes de bar et que la pêcherie évolue dans le temps, au fur et à mesure qu’elle épuise l’écosystème.

 

5. La "Production Primaire requise PPR" pour telle quantité de poissons pêchées est une application de la notion de chaîne alimentaire : à la base, le 1er maillon qui génère toute la vie marine est le « phytoplancton ». les scientifiques savent estimer la masse de phytoplancton nécessaire pour produire tant de tonnes de morues dans telles conditions. C’est le « PPR » correspondant aux débarquements de telle pêcherie qui permet de quantifier les ressources primaires que la Nature a dû mettre en œuvre pour livrer de telles captures. On mesure ici l’effort que la Nature a dû faire : à l’image d’un sportif fatigué qui produit moins d’effort, on mesure que la Nature produit de moins en moins…

 
 

6. Le "spectre trophique" d’une pêche est la répartition de tous les niveaux trophiques (définition 3) de chacune des espèces capturées, en fonction du poids qu’elles représentent dans le débarquement total. On assiste à une évolution majeure de ce spectre qui se rapproche d’un pic unique concentré sur les dernières espèces qui survivent dans le milieu marin (niveau trophique 3.5). Ensuite, il nous restera plus que les méduses à manger, comme dans certaines régions chinoises.

7. Le "CPUE" mesure les « Captures Par Unité d’Effort » c’est-à-dire les efforts que le pêcheur doit fournir pour capturer une quantité donnée de poissons. Calculs compliqués à priori puisqu’il faudrait compter tout ce qui permet de réaliser la pêche : par exemple, le temps passé en mer, le bateau et ses équipements hydrauliques pour manipuler des engins souvent imposants, ces mêmes engins de plus en plus techniques et efficaces, plus nombreux et surtout plus grands (les kilomètres de filets se multipliant), et l’électronique (GPS, sonars acoustiques pour repérer les poissons, sonars à oiseaux pour repérer les chasses). Malheureusement, l’Effort de pêche est actuellement « réduit » à la simple comptabilité des puissances motrices des moteurs (exprimées en kW), dont on sait par ailleurs qu’elles sont régulièrement sous déclarées.

 
 

Les eaux européennes de l'Atlantique dans le rouge et toujours pas en voie de restauration

Un 1er état de santé (pour 57 stocks de 7 des 14 écosystèmes de l’UE) a été dressé par Gascuel et al. (2014) et les conclusions sont pour le moins inquiétantes.


Après un pic dans les années 70, les débarquements chutent quasiment partout de façon très sensible (-50% en moyenne). Par exemple, le Golfe de Gascogne est passé de 350 000 tonnes à 130 000 tonnes.

Les pêcheurs ont eu beau augmenter la pression de pêche, ils ont dû se tourner vers de nouvelles espèces moins recherchées, plus petites comme le lançon, le tacaud norvégien, maquereaux et chinchards, crustacés et mollusques (langoustine, coquille Saint Jacques) la vive, le mulet.

C’est que 80% des stocks ont été détruits entre les années 50 et la fin des années 70 (Guénette et Gascuel, 2012). Désormais, ce sont les petits poissons qui font les tonnages, les gros ont disparus.

Cette surexploitation fait réagir l’Union Européenne qui entreprend de réduire les capacités de pêche : La mortalité par pêche diminue de façon sensible depuis le début des années 2000. On assiste à une timide amélioration de la proportion des poissons les moins petits, mais tous les autres indicateurs ne décollent pas et restent très médiocres.

Les biomasses (poissons en âge de se reproduire) ne se restaurent pas, et continuent de s’aggraver dans les eaux ibériques. Les longueurs des poissons et les niveaux trophiques diminuent encore malgré les efforts de l’UE.

Point crucial « très préoccupant » pour l’avenir des pêcheurs, le « recrutement » continue à baisser : les poissons juvéniles n’arrivent plus à alimenter la cohorte des poissons reproducteurs. Les scientifiques estiment que les écosystèmes sont tellement bouleversés qu’une foule de mécanismes viennent maintenant apporter « une synergie négative » aux razzias des pêcheurs qui poursuivent désormais leur pression sur les juvéniles.

Ces mécanismes aggravants sont : disparition des grosses femelles fécondes, destructions des habitats et des fonds (chaluts de fond+++) , déclenchement de modifications écosystémiques en cascade que nous ignorons souvent et que nous ne contrôlons pas du tout, perte de la biodiversité génétique des stocks qui deviennent alors incapables de faire face aux aléas naturels. Et le changement climatique, la baisse du Ph marin ou la pollution, autant d’alibis pour certains viennent en rajouter.

Encore plus grave est l’aveu des scientifiques : les modifications physiques et hydro biologiques du milieu marin sont peut être telles que les indicateurs historiques qui servent de référence à tous les modèles de calculs pourraient être ….complètement faux, invalidant tous les plafonds calculés par les scientifiques.

Pour conclure, 55 à 60% des débarquements du Golfe de Gascogne et des eaux ibérico-portugaises sont des poissons appartenant à des stocks non évalués: toutes les chaînes trophiques sont largement interdépendantes de sorte qu’il est fortement pressenti que ces autres stocks « non évalués » se portent aussi mal que les 57 stocks étudiés par Gascuel et al.
 

Parmi ces stocks « non évalués » : celui du bar, à l’agonie au nord du 48ème parallèle et dont on voudrait nous faire croire que sa situation au sud ne pose aucun souci.
 

(Cet article tente de vulgariser la publication suivante : «Fishing impact and environmental status in European seas: a diagnosis from stock assessments and ecosystem indicators » Didier Gascuel et al. 2014, Fish and Fisheries)

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